Entreprise 

 Les nouveaux contours de l’autorité

Publié le 20/06/2019 dans Tendance RH

L’autorité donnée par un titre, celui de supérieur hiérarchique, tend à céder la place, dans des organisations de plus en plus «  plates  », à une autre forme d’autorité, plus «  naturelle  », que l’on appelle volontiers le leadership. Ce qui ne veut pas dire  pour autant que l’autorité a perdu sa pertinence  dans l’entreprise… 

Si la posture « jupitérienne » a du plomb dans l’aile en politique, il y a bien longtemps que l’autorité ne fait plus recette au travail… Entreprise libérée, organisation horizontale et fonctionnement en mode projet, tout est bon pour éliminer la hiérarchie, le vertical, les silos. Mais on n’en a pas fini pour autant avec l’autorité, qui revient sous une autre forme. Aujourd’hui, l’autorité – à ne pas confondre avec l’autoritarisme, qui, lui, est définitivement banni, ne serait-ce que parce qu’il est, à terme, inefficace – prend les habits du leadership. De prime abord, « l’autorité est difficile à définir », avoue Olivier Lajous, président de BPI group, un cabinet de conseil RH et management. Il devrait pourtant s’y connaître, après une première carrière dans la Marine nationale, où il a commandé des navires de combat et participé à des opérations extérieures, au Liban, en Irak, en Afghanistan, en Libye ou au Yémen. Pour lui, l’autorité, « c’est reconnaître une personne comme faisant autorité. En conséquence, cette personne n’a pas besoin d’exercer cette autorité », dit-il. Notion subtile de légitimité, qui n’a donc rien à voir avec une autorité découlant d’un simple titre hiérarchique… Certes, mais s’agit-il d’une compétence acquise – on fait autorité dans un domaine particulier, comme l’informatique, le marketing ou les RH, grâce à ses connaissances et à son expérience, par exemple – sans pour autant avoir les qualités nécessaires pour manager des équipes ? Ou s’agit-il de charisme, et sans doute d’une capacité moins liée à l’expérience et plus « innée » ? « Est-ce que cette autorité naturelle s’apprend ? » L’ancien marin a du mal à trancher. Avant de conclure que l’autorité « dépend du regard de l’autre ».

Ce sont les équipes qui donneraient ainsi son autorité au « chef ». Celui qui bénéficie d’une autorité reconnue par ses troupes pourrait donc jouir longtemps de cette légitimité mais aussi la perdre, à l’occasion d’un faux pas, par exemple, et tomber en disgrâce. On songe évidemment à Carlos Ghosn parmi les cas les plus emblématiques… Autorité partagée Pour Emmanuelle Duez, ancienne de l’Essec et de Sciences Po et fondatrice du cabinet de conseil en transformation d’entreprise The Boson Project, « les fondements de l’autorité changent ». « Ce sont désormais la transparence, l’empathie, l’éthique, la fragilité qui sous-tendent la nouvelle autorité », détaille-t-elle. Autant dire que l’on est loin des attributs traditionnels ! Mais l’autorité, en entreprise, n’est plus le fait d’une seule personne, selon cette spécialiste. Elle doit désormais se partager. De sorte que, pour Emmanuelle Duez, cette notion est maintenant plurielle. Conséquence, le manager, de proximité ou de haut niveau, puisque c’est lui – ou elle – qui est dorénavant investi de cette autorité, n’est pas forcément positionné hiérarchiquement au-dessus de ses équipes, mais à côté. C’est donc celui ou celle qui sait faire « grandir » ses collaborateurs, au point, parfois, de déléguer ce rôle à quelqu’un d’autre dans l’équipe.

Dans ce cas, la notion de leader se substitue bien à l’ancienne posture de chef. Et la nouvelle façon de faire n’est pas aisée, puisque le leader « est évalué en tant que tel en permanence par son équipe », prévient Olivier Lajous. L’avantage de l’autoritarisme Selon Pascal Grémiaux, P-DG d’Eurécia, qui a mené une réflexion personnelle sur le sujet, si certains ont toujours recours à une organisation très verticale, autrement dit à une certaine forme d’autoritarisme, « c’est qu’elle a ses avantages ». Elle permet une prise de décision rapide, et donc, au moins en théorie, des résultats tout aussi rapides. Reste que nombre d’études tendent à prouver que cette forme d’autorité n’est pas efficace à terme, encore moins dans une organisation d’aujourd’hui. « Une telle verticalité pèse sur la motivation, la flexibilité, la créativité, l’esprit d’équipe, l’ambiance, la cohésion », résume le dirigeant, dont la société est spécialisée dans les logiciels de gestion administrative du personnel et des talents. À l’heure où l’on ne parle que d’agilité, d’innovation et d’engagement des collaborateurs, afin d’atteindre compétitivité et performance face à la concurrence et devant la mondialisation, l’échec est donc assuré. (...) Mais demain, quand les millennials tiendront le haut du pavé, quelle sera l’autorité ? Qui régnera dans l’entreprise ? Les managers d’aujourd’hui sauront-ils gérer ces nouvelles générations ? Quant aux générations appelées à prendre à leur tour des rôles de managers/leaders, capables d’entraîner leurs troupes vers les horizons définis par l’entreprise, comment se comporteront-elles ? Sauront-elles faire preuve d’autorité ? Auront-elles cette autorité naturelle, dont parle Olivier Lajous, ou cette empathie, cette transparence, cette fragilité, chères à Emmanuelle Duez ? À chaque fois qu’une nouvelle génération arrive sur le marché de l’emploi, elle bouscule les anciennes normes. Quitte à revenir ensuite aux formules éprouvées… 

Par Lys Zohin
Liaisons sociales magazine 
(Juin 2019)